"Si par une nuit d'hiver un voyageur"

Solitudes glacées, nuit, hiver, forêt, le décor est planté pour un sombre drame. Sous le ciel qui, la nuit, a la pâle nuance d'une voûte d'acier, dans la neige en silence glisse la troïka. Les chevaux tout en nage volent enveloppés de brume et de sueur; par moment, ras du sol, paraît une lueur qui brille, puis s'éteint et soudain se rallume ... Les chevaux vont plus vite et sont couverts d'écume. A leur tressaillement de terreur, le cocher sent, dans l'ombre, un péril immense s'approcher; il ne se trompe pas ! Une large marée, couleur d'encre, s'allonge, ondulante, serrée; ses vagues en hurlant débordent des forêts. Par centaines les loups, leurs crocs mordant le vent, galopent pour couper le passage en avant ... C'est un fauve escadron qui geint, glapit, hulule. Il pullule des bois ! Dans la pleine, il pullule ! Une poudre de neige, en volant autour d'eux, les fait paraître encore plus noirs et hideux ...

                                                                                                                                A.M.L. de Malafosse,

                                                                                                                                             Les Loups

                                                                                                                                                1890

"Le Loup et l'Agneau"

La raison du plus fort est toujours la meilleure ;

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d'une onde pure.

Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

"Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.

- Sire, répond l'Agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu'elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'Elle ;

Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ;

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

- Comment l'aurais-je fais si je n'étais pas né ?

Reprit l'Agneau ; je tette encor ma mère.

- Si ce n'est toi c'est donc ton frère.

- Je n'en ai point.

- C'est donc quelqu'un des tiens ;

Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos bergers et vos chiens.

On me l'a dit : il faut que je me venge."

Là-dessus, au fond des forêts

Le Loup l'emporte, et puis le mange

Sans autre forme de procès.

Jean De La Fontaine

 

"La mort du loup"

... Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s'est jugé perdu, puisqu'il étais surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors, il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant.
- Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

 

J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l'homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

 

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,
Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C'est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse,
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
- Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au coeur !
Il disait :"Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler."

Alfred De Vigny